Dojo traditionnel du Karate Kaikan à Okinawa, près de Naha, berceau du karaté Goju-ryu

On connaît tous un Miyagi. Celui qui attrape une mouche avec des baguettes et fait cirer une voiture à un adolescent du New Jersey. Ce que beaucoup ignorent, c'est qu'il a existé un vrai Miyagi, né à Okinawa en 1888, et que son école se pratique aujourd'hui sur les cinq continents. Spécialiste des arts martiaux à Toulouse depuis 1996, on voit régulièrement passer au comptoir des pratiquants de Goju-ryu qui ne savent pas d'où vient le nom de leur propre style.

Voici le portrait de Chojun Miyagi, à replacer dans notre histoire du karaté et de ses formes.

Portrait de Chojun Miyagi, fondateur du karaté Goju-ryu, photographié en 1938
Chojun Miyagi (1888-1953), fondateur du Goju-ryu. Photographie parue en 1938 dans l'ouvrage Karatedo Taikan de Nakasone Genwa.

Okinawa, 1888 : le monde dans lequel naît Miyagi

Chojun Miyagi naît le 25 avril 1888 à Naha, port principal de l'île d'Okinawa. Le royaume des Ryukyu vient d'être annexé par le Japon, et l'île vit une période de bascule culturelle. Sa famille, aisée, tient un commerce d'import maritime avec la Chine. Ce détail compte : c'est ce réseau familial qui lui ouvrira plus tard les portes de Fuzhou.

À cette époque, le karaté n'existe pas encore sous ce nom. On parle de te, la main, déclinée en trois écoles selon la ville : le Shuri-te, le Tomari-te et le Naha-te. Ces pratiques se transmettent en petit comité, souvent discrètement, et n'ont ni ceintures, ni grades, ni fédération. C'est le monde que Miyagi va contribuer à transformer.

L'élève de Kanryo Higaonna

Vers quatorze ans, Miyagi entre chez Kanryo Higaonna, figure centrale du Naha-te. L'enseignement est rude et sélectif : peu d'élèves tiennent. Miyagi y restera une quinzaine d'années, interrompues par son service militaire entre 1910 et 1912, jusqu'à la disparition de son maître.

Kanryo Higaonna, maître de Naha-te et professeur de Chojun Miyagi à Okinawa
Kanryo Higaonna (1853-1915), maître de Naha-te chez qui Miyagi s'est formé. Photographie du début du XXe siècle.

Ce que Higaonna lui transmet, c'est un karaté fondé sur la respiration et le conditionnement du corps plutôt que sur la vitesse pure. Le travail est interne autant qu'externe. Cette empreinte ne quittera jamais le Goju-ryu, et elle explique une bonne partie de ce qui distingue aujourd'hui ce style des écoles nées à Shuri.

Le voyage en Chine

En mai 1915, peu avant la mort de son maître, Miyagi part pour Fuzhou, dans la province chinoise du Fujian, là où Higaonna s'était lui-même formé. Il y cherche les racines de ce qu'il pratique et y étudie des méthodes issues des arts du sud de la Chine, notamment un travail de mains ouvertes et de respiration qu'il rapportera à Okinawa.

Ce séjour est décisif. Miyagi ne revient pas avec une copie : il revient avec de la matière qu'il va confronter à son héritage okinawaïen. La synthèse des deux donnera son style.

D'où vient le nom Goju-ryu

Contrairement à ce qu'on lit souvent, Miyagi n'a pas baptisé son école du jour au lendemain. Le nom apparaît vers 1930, presque par accident. Son élève Jin'an Shinzato donne une démonstration au Japon et on lui demande le nom de son école. Incapable de répondre, il rapporte la question à son maître.

Miyagi puise alors dans le Bubishi, le traité chinois qui circule chez les maîtres d'Okinawa, et retient une formule des huit préceptes du poing : ho goju donto, la respiration est dure et douce. De là vient Goju-ryu, l'école du dur et du doux.

Le nom n'est donc pas un slogan : c'est un principe technique. Un blocage circulaire souple qui absorbe, suivi d'une frappe compacte et pénétrante. Dans le Goju-ryu, l'un ne va pas sans l'autre.

Sanchin et Tensho, les deux poumons du style

Si vous ne deviez retenir que deux katas pour comprendre le Goju-ryu, ce sont ceux-là.

Sanchin (les trois batailles) vient de Higaonna. Il se pratique lentement, en tension, avec une respiration audible et un travail permanent de gainage. C'est le kata dans lequel le maître frappe et teste le corps de l'élève pour vérifier la structure. Il n'y a rien de spectaculaire dedans, et c'est précisément le point : il construit la charpente.

Schéma de la position sanchin dachi utilisée dans le kata Sanchin en Goju-ryu
La position sanchin dachi : pieds rentrés vers l'intérieur, bassin verrouillé, base étroite et stable. C'est la signature posturale du Goju-ryu.

Tensho (les mains tournantes) est la création personnelle de Miyagi, directement inspirée de ce qu'il a rapporté de Chine. Là où Sanchin est dur et fermé, Tensho est souple et ouvert, en mains ouvertes et trajectoires circulaires. Les deux katas forment le couple dur et doux qui donne son nom au style.

Miyagi crée aussi vers 1940 les katas Gekisai dai ichi et dai ni, plus accessibles, pour enseigner le karaté dans les écoles d'Okinawa. C'est un geste de pédagogue : il fabrique une porte d'entrée pour les débutants.

Le hojo undo, l'entraînement qui va avec

Le Goju-ryu se pratique traditionnellement avec des outils de renforcement, regroupés sous le terme hojo undo : le chishi (un manche lesté d'une pierre), les nigiri game (jarres qu'on saisit par le col pour muscler la préhension), le makiwara pour le conditionnement des poings.

Un conseil de comptoir : beaucoup de pratiquants découvrent ce volet tardivement et se lancent trop fort. Le conditionnement des mains sur makiwara se construit sur des années, pas sur un été. Les articulations abîmées à vingt ans se rappellent à vous à quarante. Progressivité absolue.

Le Goju-ryu parmi les grands styles de karaté

Situer le Goju-ryu par rapport aux autres écoles aide à comprendre pourquoi son équipement et sa gestuelle diffèrent.

Goju-ryu
Fondateur : Chojun Miyagi
Racine : Naha-te + Chine du Sud
Signature : respiration, circularité, corps à corps
Katas clés : Sanchin, Tensho
Shotokan
Fondateur : Gichin Funakoshi
Racine : Shuri-te
Signature : positions basses, lignes droites, distance longue
Katas clés : Heian, Bassai
Shito-ryu
Fondateur : Kenwa Mabuni
Racine : Shuri-te + Naha-te
Signature : répertoire de katas très large
Katas clés : Pinan, Seienchin
Wado-ryu
Fondateur : Hironori Otsuka
Racine : Shuri-te + jujitsu japonais
Signature : esquives, déplacements, économie
Katas clés : Pinan, Kushanku
Kyokushin
Fondateur : Mas Oyama
Racine : Goju-ryu + Shotokan
Signature : combat pleine puissance, sans protection
Katas clés : Sanchin, Taikyoku

Un détail mérite d'être souligné : le Kyokushin, réputé pour sa dureté, descend en partie du Goju-ryu. Mas Oyama s'y est formé avant de créer son école, et Sanchin figure toujours à son programme. L'héritage de Miyagi a voyagé plus loin qu'on ne l'imagine.

Ce que le Goju-ryu change concrètement au karategi

Le style influence directement le choix de la tenue, et c'est là qu'on voit passer le plus d'erreurs en boutique.

Le Goju-ryu privilégie le travail de kata, les positions ancrées et le corps à corps. Cela appelle un karategi de type kata : toile lourde de 12 à 14 oz, coupe plus courte, tissu qui claque au blocage et qui ne se déforme pas en position. Le Kamikaze America et le Shureido Sensei K10 sont les références historiques de cette catégorie, avec le Mizuno Kata 12 oz Kime comme entrée sérieuse dans la toile lourde.

À l'inverse, un karategi de kumite ultra léger est pensé pour la vitesse en compétition : excellent pour le combat WKF, mais frustrant en kata, où il flotte et ne rend aucun son.

Pour un débutant qui commence le Goju-ryu, inutile de partir sur du 14 oz : un Mizuno Shodan ou un karategi d'entraînement Noris couvre largement les deux premières années. La toile lourde vient quand le corps a la structure pour la porter. Notre guide du karategi détaille les grammages et les tailles.

Un ambassadeur autant qu'un fondateur

Miyagi ne s'est pas contenté de structurer un style. Il a enseigné à la police d'Okinawa, dans les écoles, à l'université Kansai au Japon, et il a démontré son art jusqu'à Hawaï en 1934. À une époque où le karaté cherchait sa légitimité face au judo et au kendo déjà institutionnalisés, ce travail de diplomatie a compté autant que la technique.

La guerre l'a durement frappé. La bataille d'Okinawa en 1945 emporte une partie de sa famille et plusieurs de ses élèves, dont Jin'an Shinzato, celui-là même qui avait provoqué la naissance du nom Goju-ryu. Miyagi reprend malgré tout l'enseignement dans son jardin, à Naha, jusqu'à sa mort en 1953.

L'héritage : qui a transmis le Goju-ryu

Le style s'est diffusé par plusieurs branches, ce qui explique les variantes qu'on observe aujourd'hui d'un dojo à l'autre :

  • Gogen Yamaguchi implante le Goju-ryu au Japon et fonde le Goju-kai, la branche la plus répandue hors d'Okinawa.
  • Ei'ichi Miyazato fonde le dojo Jundokan à Naha, gardien de la ligne okinawaïenne.
  • Meitoku Yagi reçoit le gi et la ceinture de Miyagi de la famille du maître et développe le Meibukan.
  • Seiko Higa, l'un des rares à avoir enseigné du vivant de Miyagi avec son accord.

Pour approfondir, les ouvrages consacrés à Okinawa restent la meilleure porte d'entrée : En Terre Martiale Okinawa Karate pour le contexte de l'île, Karate-do Nyumon pour les fondamentaux, ou l'ensemble de notre rayon livres et DVD karaté.

Et Karaté Kid dans tout ça ?

Le rapprochement est réel mais mérite d'être posé correctement. Le nom du personnage de M. Miyagi serait un hommage au maître d'Okinawa, hypothèse largement reprise et soutenue notamment par Pat Morita, l'acteur qui l'incarnait. Aucun document de production ne le confirme formellement.

Ce qui est certain, en revanche, c'est que le film a fait connaître Okinawa et le karaté traditionnel à un public qui n'aurait jamais poussé la porte d'un dojo. Beaucoup de vocations sont nées de là, y compris chez des pratiquants qui ont fini en Goju-ryu sans savoir que la boucle était bouclée.

Compléter son équipement de karatéka

Que l'on pratique le Goju-ryu ou une autre école, la base reste la même. Le karategi et la ceinture de karaté d'abord, puis les protections de karaté dès que le kumite entre dans les séances : mitaines, protège-tibias, protège-dents, coquille, et casque pour les catégories jeunes.

Le reste suit : un sac de karaté dimensionné pour un gi lourd plié, et les accessoires de karaté pour le reste. L'ensemble du rayon est regroupé dans notre collection karaté.

En pratique

Chojun Miyagi n'est pas seulement un nom sur une affiche de cinéma. C'est l'homme qui a donné au karaté d'Okinawa une identité nommée, une structure pédagogique et une respiration, au sens propre. Si vous pratiquez le Goju-ryu, trois choses en découlent directement : travaillez Sanchin sans chercher le spectaculaire, abordez le conditionnement avec patience, et choisissez une toile qui accompagne le kata plutôt qu'une toile de compétition kumite.

Et si vous débutez, retenez surtout ceci : le dur et le doux ne sont pas deux options entre lesquelles trancher. C'est le même geste, à deux moments différents.

FAQ : Chojun Miyagi et le Goju-ryu

Qui était Chojun Miyagi ?

Un maître de karaté d'Okinawa né en 1888 à Naha et mort en 1953, fondateur du style Goju-ryu. Formé une quinzaine d'années auprès de Kanryo Higaonna, il a complété son art par des séjours en Chine avant de structurer sa propre école.

Que signifie Goju-ryu ?

L'école du dur et du doux. Le nom vient d'une formule du Bubishi sur la respiration, et traduit le principe du style : absorber en souplesse par des trajectoires circulaires, puis frapper en puissance sur une distance courte.

Quelle différence entre le Goju-ryu et le Shotokan ?

Le Goju-ryu vient du Naha-te et travaille à distance courte, avec des positions plus hautes, beaucoup de circularité et un fort accent sur la respiration. Le Shotokan, issu du Shuri-te, privilégie les positions basses, les lignes droites et la distance longue.

Quels katas sont propres au Goju-ryu ?

Sanchin et Tensho en sont les piliers, auxquels s'ajoutent Saifa, Seienchin, Seipai, Sanseiru, Kururunfa, Seisan et Suparinpei. Miyagi a également créé les Gekisai comme katas d'initiation.

Quel karategi choisir pour le Goju-ryu ?

Une toile de type kata, entre 12 et 14 oz, avec une coupe traditionnelle. Pour un débutant, un modèle d'entraînement plus léger suffit les deux premières années : la toile lourde demande une structure physique qui se construit.

Le personnage de Karaté Kid est-il lié à Chojun Miyagi ?

Le nom du personnage serait un hommage au maître, hypothèse soutenue par Pat Morita et largement admise, mais jamais confirmée par un document officiel de production.

Le Kyokushin vient-il du Goju-ryu ?

En partie. Mas Oyama s'est formé au Goju-ryu avant de fonder le Kyokushin, et le kata Sanchin figure toujours au programme de cette école. L'influence de Miyagi y est directe.

Crédits iconographiques : dojo traditionnel du Karate Kaikan (Okinawa), photographie de Renate Hano, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons. Portraits de Chojun Miyagi et de Kanryo Higaonna, domaine public (photographies japonaises antérieures à 1957). Schéma de sanchin dachi, Ben Bathen, CC0.

Chojun miyagi, Goju-ryu, Histoire, Karaté, Okinawa, People